La femme enfermée.
Prendre femme et Les sept jours sont les premiers et deuxièmes volets d’une trilogie de Shlomi et Ronit Elkabetz, frère et sœur à la ville. Le premier film se passe en 1979 à Haïfa : Viviane (Ronit Elkabetz) ne supporte plus son mari Elihaou (Simon Abkarian), homme très pieux et réservé. Elle veut le quitter, mais le poids des traditions est lourd et la société n’est pas encore prête à accepter une femme émancipée. Mais lorsque Albert (Gilbert Melki), son ancien amant revient, une décision mûrit dans l’esprit de Viviane…
Les sept jours se déroulent en 1991, pendant la guerre du Golfe. Viviane a quitté Eliahou, mais elle est confrontée au deuil : un de ses frères vient de mourir et, conformément à la tradition, toute sa famille doit passer sept jours dans sa maison pour lui rendre un dernier hommage. Les tensions et les ressentiments prennent bientôt le pas sur la tristesse. Devant leur mère impuissante, les frères se déchirent pour de l’argent, et les sœurs doivent faire face à de vieilles rancoeurs.
Les deux films montrent la lutte quotidienne de Viviane contre l’enfermement psychologique. Cette sensation diffuse d’enfermement se traduit dans les films par une présence et une pression constante du groupe et par une mise en scène d’espaces clos.
Un étau psychologique
La vie est dure pour les femmes dans l’Israël de la fin du XXe siècle. Les conventions sociales, l’omniprésence de la famille et des traditions religieuses pèsent sur le cœur de Viviane. Enfermée chez elle, ou dans la maison de son défunt frère Maurice, elle n’aspire qu’à vivre librement, sans le regard désapprobateur de son rigoriste de mari ou les commentaires de sa nombreuse fratrie. Qu’elle décide de quitter son mari ou de faire la paix avec sa sœur, elle ne rencontre qu’un mur d’amertume et d’incompréhension. Dans ce monde où personne ne l’écoute et où chacun y va de son commentaire pour la ramener dans le droit chemin, elle ne dispose que des cris, des larmes et des coups pour se faire entendre. Et tel est le drame de Viviane : moderne et intelligente, elle passe pour une hystérique et une manipulatrice aux yeux de ceux qui aimeraient bien qu’elle soit plus conformiste.
Les deux films sont construits autour du personnage de Viviane, de l’observation de ses réactions dans les situations de huis clos insoutenables qui font son quotidien.
Il ne semble y avoir aucune échappatoire à la situation : dans Prendre femme les personnages sont entassés dans le petit appartement de Viviane et Eliahou. Vie privée et publique se mêlent, Viviane tient un salon de coiffure dans la cuisine, les voisines entrent et sortent au rythme des colorations et des potins. Au début, Viviane veut maintenir une séparation entre les deux domaines, comme dans la scène où elle met en garde Eliahou contre le risque de faire tomber de la coloration pour cheveux dans un plat de courgettes. Coloration et courgettes ne doivent pas plus se mêler que la vie privée et la vie publique. Mais progressivement la frontière s’efface et Viviane, vaincue, finit par exploser, lors d’une crise d’hystérie insoutenable devant ses enfants et la voisine.
Même si Les sept jours se termine par un semblant de réconciliation entre Viviane et sa sœur, Elihaou ne lui accorde toujours pas le divorce.
Des espaces clos
L’enfermement psychologique est reflété dans les choix de mise en scène : les actions se passent toujours en intérieur et tout le champ est perpétuellement encombré de personnages, à l’image du champ de vision de Viviane qui ne peut jamais réfléchir un instant seule et au calme.
La caméra serre au plus près Ronit Elkabetz, la scrutant dans ses moments de doute, souvent une cigarette à la main. Les deux films sont le récit de sa solitude au milieu d’un remue-ménage permanent. Ainsi, Viviane n’est jamais seule physiquement : sont toujours présents dans la même pièce qu’elle ses frères, ses voisines, ses enfants, mais elle est seule dans son désarroi : personne n’écoute sa détresse, tous lui répètent les mêmes poncifs, les mêmes clichés, ceux-là mêmes qu’elle veut tellement fuir.
Les espaces sont confinés, les sorties rares. Une des premières scènes de Prendre femme montre le réveil de Viviane et de sa famille. Ils sont en retard, énervés, et surtout enfermés à l’intérieur : le petit Lior a chipé les clefs et joue à ne pas les rendre. Viviane est débordée, entre les voisins, les clefs, son fils aîné qui boude, etc. Mais la porte est fermée, et l’affolement gagne toute la maisonnée. Cette scène symbolise toute la condition de Viviane : elle veut sortir, elle veut vivre, mais c’est toujours quelqu’un d’autre qui a la clef, et qui ne la lui rendra que si ça lui chante. Presque tout le film se déroule entre les quatre murs de l’appartement conjugal. Qu’elle le veuille ou non, elle est une femme au foyer, prisonnière de sa condition dans sa propre maison.
Point de sorties non plus dans Les sept jours ; ici encore, l’enfermement est institutionnalisé : on rend hommage au défunt en habitant sa maison pendant sept jours. Viviane subit encore une fois un enfermement qu’elle n’a pas choisi. La coutume veut que les membres de la famille dorment tous ensemble dans la même pièce. De cette manière,même pendant la nuit, il n’est pas question de recueillement solitaire : il faut encore et toujours subir les reproches et la promiscuité des autres. Mais si l’intérieur est étouffant, l’extérieur est quasi mortel : les protagonistes ne sortent que pour aller au cimetière. En effet, outre l’obligation de rester dans la maison du mort, l’action se passe en période de guerre et les sirènes retentissent régulièrement, et on préfère se terrer chez soi.
Le seul espoir : un amour partagé.
Dans les deux films, la bouffée d’oxygène de Viviane est l’amour. Non pas l’amour étouffé par les traditions religieuses, mais un amour libre, choisi. Dans chaque film, il y a un homme qui aime et qui attend. Albert dans Prendre femme ressurgit dans la vie de Viviane et lui donne le courage de mûrir une décision. Et on voit ainsi que dans Les sept jours elle a quitté Elihaou. Ici, l’homme qui l’aime est Ben Loulou (Gil Franck), et qui lui aussi manifestera son amour par l’attente et le respect. Les deux hommes symbolisent tous les deux un ailleurs où Viviane pourra vivre heureuse : Albert est toujours filmé dehors, dans un parc, dans la rue, et Ben Loulou ne participe pas au deuil collectif. Il vient pour la prière, mais repart pour aller travailler. Toutes les femmes célibataires le convoitent comme un bon parti, mais lui n’a d’yeux que pour Viviane et pour sa liberté d’esprit. Les deux hommes sont détachés des conventions assommantes de la société israélienne.
La dernière scène, quasi onirique, de Prendre femme montre Viviane au volant de la voiture qu’elle a tant voulu avoir. Elle ne regarde pas la route, préférant regarder le paysage, les cheveux au vent. Elle sourit, enfin seule, seule au volant de la voiture, seule aux commandes de sa vie.
Prendre Femme, film israélien de Shlomi et Ronit Elkabetz, 2004. Avec Ronit Elkatez, Simon Abkarian, Gilbert Melki…
Les sept jours, film israélien de Shlomi et Ronit Elkabetz, 2008. Avec Ronit Elkabetz, Yaël Abecassis, Albert Illouz…
Hélène Zaremba 16 octobre 2008
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