Le truc qui énerve – Chapitre 2 : J’ai confiance en l’électroménager de mon pays

Autrefois, l’accès aux produits dans un magasin était indirect uniquement. Les clients dociles d’un côté du comptoir, les marchandises de l’autre et le vendeur au milieu. On trouve encore ce système dans les boulangeries, boucheries et autres commerces traditionnels. Puis on est passé au libre service : le client choisit ce qu’il veut acheter, et le vendeur ne fait qu’encaisser. C’est le principe des supermarchés, des boutiques de prêt-à-porter, etc. Dans le premier cas, le client est fixe et le vendeur mobile, dans le deuxième c’est l’inverse. Il y a toujours un élément fixe, qui permet d’articuler le reste de l’activité. Dans un supermarché, le client sait que le vendeur est vissé à sa caisse là-bas au fond du magasin, dans son pauvre royaume de chewing-gum et de cachous. Ainsi, avec le principe d’un poste mobile et d’un poste fixe, on sait à peu près à quoi s’en tenir.

Mais aujourd’hui, fini le carcan de la caisse inconfortable ou de la position peu enviable de caissier. Dans un certain magasin d’électroménager, en qui j’ai toute confiance, un ergonome et un directeur des ressources humaines fous ont eu cette idée révolutionnaire : plus de postes fixes! Les vendeurs seront polyvalents, compétents, dynamiques et seront recrutés sur leur capacité extraordinaire à vous rendre littéralement invisibles! Ils virevoltent gracieusement entre les clients et les piles de téléphones dernier cri, sans jamais être dérangés dans leur tâche étonnante et fascinante qui consiste à marcher droit devant eux d’un air affairé.
Le bruit, l’agitation et l’impression que rien de constructif ne s’y passe donnent au magasin une configuration assez semblable à celle d’une basse-cour. Les nids sont indiqués par des panneaux rouges « Point accueil et caisse », mais comme dans les vrais nids, parfois il y a la poule… et parfois non! Et je vous laisse deviner qui sont les poussins apeurés qui errent en pioupioutant pour retrouver la maman poule.
En fait, sous le prétexte de libérer les clients comme les vendeurs de la contrainte de la queue à la caisse, la magasin crée une dépendance absolue de l’un pour l’autre. Désormais, même lorsqu’on a trouvé tout seul la bonne référence de cafetière ou de cartouche d’encre pour son imprimante, on est encore obligé de courir derrière un vendeur et de faire appel à son immense générosité pour qu’il veuille bien nous encaisser. Et finalement on se retrouve à refaire spontanément la queue derrière le chanceux qui a coincé un vendeur derrière son nid-point-accueil-caisse. Dès lors, le client est condamné à faire son choix entre deux attitudes aussi idiotes l’une que l’autre : ou bien suivre comme son ombre un employé avec le secret espoir qu’il va un jour nous remarquer, ou bien rester planté devant le rayon des téléphones fixes (deux combinés, sans répondeurs), en regardant défiler les vendeurs, les clients plus vifs que nous et l’heure.

Et on sort de là avec une furieuse envie d’aller acheter des parpaings, le seul remède possible à la frivolité du monde.

Hélène Zaremba, le 26/10/2008.

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Publié dans: on 26, 10, 2008 at 11:21 Commentaires (1)
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Les nouvelles du jour, bonjour

Aujourd’hui, une analyse des films de Shlomi et Ronit Elkabetz, Prendre femme et Les sept jours.

Publié dans: Non classé on 17, 10, 2008 at 12:35 Laisser un commentaire

Pourquoi ce blog?

Hélène Zaremba

Hélène Zaremba

Quel est le but de ce blog? Tenir un journal culturel, en faisant paraître le plus régulièrement possible des critiques, portant sur la littérature, le cinéma ou le théâtre. Je n’ai bien sûr pas la prétention de me substituer aux critiques professionnels, mais j’espère au moins nouer un dialogue avec les internautes qui seront venus jusqu’ici.

Les critiques ne seront pas nécessairement des sujets d’actualité, elles seront écrites au fil de mes expériences.

Et parfois, dans un accès de folie créatrice, j’y glisserai peut-être une prose personnelle… à voir.

En attendant, bonne lecture!

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Prendre femme, Les sept jours

La femme enfermée.

Prendre femme et Les sept jours sont les premiers et deuxièmes volets d’une trilogie de Shlomi et Ronit Elkabetz, frère et sœur à la ville. Le premier film se passe en 1979 à Haïfa : Viviane (Ronit Elkabetz) ne supporte plus son mari Elihaou (Simon Abkarian), homme très pieux et réservé. Elle veut le quitter, mais le poids des traditions est lourd et la société n’est pas encore prête à accepter une femme émancipée. Mais lorsque Albert (Gilbert Melki), son ancien amant revient, une décision mûrit dans l’esprit de Viviane…
Les sept jours se déroulent en 1991, pendant la guerre du Golfe. Viviane a quitté Eliahou, mais elle est confrontée au deuil : un de ses frères vient de mourir et, conformément à la tradition, toute sa famille doit passer sept jours dans sa maison pour lui rendre un dernier hommage. Les tensions et les ressentiments prennent bientôt le pas sur la tristesse. Devant leur mère impuissante, les frères se déchirent pour de l’argent, et les sœurs doivent faire face à de vieilles rancoeurs.
Les deux films montrent la lutte quotidienne de Viviane contre l’enfermement psychologique. Cette sensation diffuse d’enfermement se traduit dans les films par une présence et une pression constante du groupe et par une mise en scène d’espaces clos.

Un étau psychologique

La vie est dure pour les femmes dans l’Israël de la fin du XXe siècle. Les conventions sociales, l’omniprésence de la famille et des traditions religieuses pèsent sur le cœur de Viviane. Enfermée chez elle, ou dans la maison de son défunt frère Maurice, elle n’aspire qu’à vivre librement, sans le regard désapprobateur de son rigoriste de mari ou les commentaires de sa nombreuse fratrie. Qu’elle décide de quitter son mari ou de faire la paix avec sa sœur, elle ne rencontre qu’un mur d’amertume et d’incompréhension. Dans ce monde où personne ne l’écoute et où chacun y va de son commentaire pour la ramener dans le droit chemin, elle ne dispose que des cris, des larmes et des coups pour se faire entendre. Et tel est le drame de Viviane : moderne et intelligente, elle passe pour une hystérique et une manipulatrice aux yeux de ceux qui aimeraient bien qu’elle soit plus conformiste.
Les deux films sont construits autour du personnage de Viviane, de l’observation de ses réactions dans les situations de huis clos insoutenables qui font son quotidien.
Il ne semble y avoir aucune échappatoire à la situation : dans Prendre femme les personnages sont entassés dans le petit appartement de Viviane et Eliahou. Vie privée et publique se mêlent, Viviane tient un salon de coiffure dans la cuisine, les voisines entrent et sortent au rythme des colorations et des potins. Au début, Viviane veut maintenir une séparation entre les deux domaines, comme dans la scène où elle met en garde Eliahou contre le risque de faire tomber de la coloration pour cheveux dans un plat de courgettes. Coloration et courgettes ne doivent pas plus se mêler que la vie privée et la vie publique. Mais progressivement la frontière s’efface et Viviane, vaincue, finit par exploser, lors d’une crise d’hystérie insoutenable devant ses enfants et la voisine.
Même si Les sept jours se termine par un semblant de réconciliation entre Viviane et sa sœur, Elihaou ne lui accorde toujours pas le divorce.

Des espaces clos

L’enfermement psychologique est reflété dans les choix de mise en scène : les actions se passent toujours en intérieur et tout le champ est perpétuellement encombré de personnages, à l’image du champ de vision de Viviane qui ne peut jamais réfléchir un instant seule et au calme.
La caméra serre au plus près Ronit Elkabetz, la scrutant dans ses moments de doute, souvent une cigarette à la main. Les deux films sont le récit de sa solitude au milieu d’un remue-ménage permanent. Ainsi, Viviane n’est jamais seule physiquement : sont toujours présents dans la même pièce qu’elle ses frères, ses voisines, ses enfants, mais elle est seule dans son désarroi : personne n’écoute sa détresse, tous lui répètent les mêmes poncifs, les mêmes clichés, ceux-là mêmes qu’elle veut tellement fuir.
Les espaces sont confinés, les sorties rares. Une des premières scènes de Prendre femme montre le réveil de Viviane et de sa famille. Ils sont en retard, énervés, et surtout enfermés à l’intérieur : le petit Lior a chipé les clefs et joue à ne pas les rendre. Viviane est débordée, entre les voisins, les clefs, son fils aîné qui boude, etc. Mais la porte est fermée, et l’affolement gagne toute la maisonnée. Cette scène symbolise toute la condition de Viviane : elle veut sortir, elle veut vivre, mais c’est toujours quelqu’un d’autre qui a la clef, et qui ne la lui rendra que si ça lui chante. Presque tout le film se déroule entre les quatre murs de l’appartement conjugal. Qu’elle le veuille ou non, elle est une femme au foyer, prisonnière de sa condition dans sa propre maison.
Point de sorties non plus dans Les sept jours ; ici encore, l’enfermement est institutionnalisé : on rend hommage au défunt en habitant sa maison pendant sept jours. Viviane subit encore une fois un enfermement qu’elle n’a pas choisi. La coutume veut que les membres de la famille dorment tous ensemble dans la même pièce. De cette manière,même pendant la nuit, il n’est pas question de recueillement solitaire : il faut encore et toujours subir les reproches et la promiscuité des autres. Mais si l’intérieur est étouffant, l’extérieur est quasi mortel : les protagonistes ne sortent que pour aller au cimetière. En effet, outre l’obligation de rester dans la maison du mort, l’action se passe en période de guerre et les sirènes retentissent régulièrement, et on préfère se terrer chez soi.

Le seul espoir : un amour partagé.

Dans les deux films, la bouffée d’oxygène de Viviane est l’amour. Non pas l’amour étouffé par les traditions religieuses, mais un amour libre, choisi. Dans chaque film, il y a un homme qui aime et qui attend. Albert dans Prendre femme ressurgit dans la vie de Viviane et lui donne le courage de mûrir une décision. Et on voit ainsi que dans Les sept jours elle a quitté Elihaou. Ici, l’homme qui l’aime est Ben Loulou (Gil Franck), et qui lui aussi manifestera son amour par l’attente et le respect. Les deux hommes symbolisent tous les deux un ailleurs où Viviane pourra vivre heureuse : Albert est toujours filmé dehors, dans un parc, dans la rue, et Ben Loulou ne participe pas au deuil collectif. Il vient pour la prière, mais repart pour aller travailler. Toutes les femmes célibataires le convoitent comme un bon parti, mais lui n’a d’yeux que pour Viviane et pour sa liberté d’esprit. Les deux hommes sont détachés des conventions assommantes de la société israélienne.

La dernière scène, quasi onirique, de Prendre femme montre Viviane au volant de la voiture qu’elle a tant voulu avoir. Elle ne regarde pas la route, préférant regarder le paysage,  les cheveux au vent. Elle sourit, enfin seule, seule au volant de la voiture, seule aux commandes de sa vie.

Prendre Femme, film israélien de Shlomi et Ronit Elkabetz, 2004. Avec Ronit Elkatez, Simon Abkarian, Gilbert Melki…

Les sept jours, film israélien de Shlomi et Ronit Elkabetz, 2008. Avec Ronit Elkabetz, Yaël Abecassis, Albert Illouz…

Hélène Zaremba 16 octobre 2008

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Publié dans: on 16, 10, 2008 at 7:09 Laisser un commentaire
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Vicky Cristina Barcelona

Vicky (Rebecca Hall) et Cristina (Scarlett Johanson), deux étudiantes américaines, atterrissent à Barcelone, pour y passer deux mois de vacances. L’une est une WASP aux idées bien arrêtées, fiancée à un type fade au possible, l’une est une artiste un peu poseuse, qui si elle ne sait pas ce qu’elle veut, sait ce qu’elle ne veut pas. Toutes deux succomberont au charme de Juan Antonio (Javier Bardem), peintre barcelonais, amateur de femmes et de bon vin, et subiront les foudres de son ex-épouse, un folle furieuse suicidaire (Pénélope Cruz). Elles finiront par repartir aux Etats-Unis avec l’amer regret de n’avoir pas pu tirer un enseignement de cette parenthèse enchantée.

Tous les clichés sont mis en scène : les Américains sont tous des gens ennuyeux, adeptes du golf, ne rêvant que de décorer leur intérieur, les Espagnols ont forcément un tempérament de feu, qui vivent des amours passionnées et dévorantes. On se doit de séduire avec une voix de matou, lors d’un dîner aux chandelles, ou en écoutant une romantique guitare espagnole. Woody Allen s’amuse visiblement à jouer avec ces poncifs, en filmant sans vergogne les rues et les monuments avec une flatteuse lumière dorée, ou en choisissant de travailler avec des acteurs jeunes, beaux et talentueux. Mais l’ironie n’est jamais loin, et tous les personnages finissent par révéler des failles. Vicky réalise que la vie qu’elle s’est tracée promet d’être une cage dorée, Cristina est finalement plus conformiste qu’elle veut bien l’admettre, et Juan Antonio n’est qu’un imposteur qui a profité de la faiblesse de son ex-femme pour lui voler son style. Le film en devient alors plus grinçant : il ne s’agit pas alors de raconter des aventures libertines, légères et sans consistance, mais de dénoncer les modes de pensées stéréotypés. Les deux amies sont enfermées dans la représentation qu’elles veulent donner d’elles-mêmes, qu’elles ne veulent plus assumer, mais qu’elles retrouveront quand même. Seul Doug, le fiancé (Chris Messina), qui vit selon des principes auxquels il adhère, est en paix avec lui-même. Et finalement, on sort de la séance en se demandant quel est le pire : s’avouer qu’on sera malheureux toute sa vie parce qu’on a pas le courage de ses convictions, ou vivre comme un imbécile heureux?

On regrettera quand même la voix off, qui tel le narrateur d’un roman sentimental permet d’entrer directement dans le vif du sujet (sans mauvais jeu de mots), devient progressivement envahissante et gênante. On assiste alors à des redondances entre le texte et l’image, à force perdent leur effet comique.

Plus qu’une simple bluette érotique, Vicky Cristina Barcelona est une étude de moeurs sur le question des représentations sociales, et un constat un peu désabusé que l’on finit toujours par se conformer à ce que l’on attend de nous. Dommage que l’effet soit gâché par de trop grands coups de coude…

Vicky Cristina Barcelona, film américain de Woody Allen, 2008. Avec Scarlett Johanson, Rebecca Hall, Javier Bardem… En salles actuellement.

Hélène Zaremba, le 12/10/2008

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Publié dans: on 12, 10, 2008 at 4:30 Commentaires (1)
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Le truc qui énerve – Chapitre 1 : le lassi au restau indien

En œnologie, on appelle « cuisse », le dépôt plus ou moins persistant du vin sur les parois du verre. Plus un vin est sucré, plus la cuisse est tenace. Mais elle reflue bien vite, et l’on sirote son vin jusqu’à la dernière goutte.
Quant à moi, j’aime beaucoup les milk-shakes, ou leur variante indienne, les lassis. Au restaurant indien ( le Taj-Mahal, ou le Namasté, vous en avez forcément un près de chez vous), il y en a toujours sur la carte, après les eaux pétillantes et les vins de pays, de ces préparations à base de yaourt et aromatisés aux fruits ou à la rose. Je ne résiste jamais à ceux à la mangue, sucrés, doux, rafraîchissants.
Et alors que je vois le niveau du liquide baisser dans la petite carafe, je sens monter en moi ce léger agacement : les dernières gouttes qui vont mettre une éternité à tomber dans mon verre. En effet, la cuisse du lassi est en yaourt, et s’accroche fermement au récipient. Je commence à imprimer des coups secs pour faire tomber ce qu’il reste dans mon verre. D’un bon lac au fond de la carafe, le jus se transforme en une rivière paresseuse qui part mollement vers l’embouchure. Et moi de scruter d’un œil inquiet la déperdition terrible de matière pendant ce chemin. Est-ce là le lac du fond de la carafe, ces trois pauvres larmes qui gouttent? Quelle loi implacable de la mécanique des fluides transforme un moment de plaisir en une succession de gestes brusques et ridicules parce que désespérés?
Mais le pire n’est pas encore arrivé. Lorsque de guerre lasse je repose la carafe, vaincue par les éléments, je découvre médusée que se forme le long du verre une étrange géographie : des rigoles se créent, semblables à mille deltas, drainant le lassi restant vers le fond. Et là, le lac se reforme! Il me nargue! Il est d’un beau jaune, il est appétissant, et il est inaccessible! C’est un supplice de Tantale que de le voir, alors qu’aux alentours les conversations se poursuivent, inconscientes du drame qui se joue entre la mangue mixée et moi.
C’est alors que l’on porte le coup de grâce, l’ultime assaut contre cette mer retirée, épaisse et lumineuse. Faisant fi des conventions, je m’empare de la carafe d’eau, et d’un geste sûr, je noie… je noie ce lassi arrogant, lui ôtant d’un coup sa belle couleur, sa texture onctueuse, son goût sucré si particulier. Ainsi, pas fière mais soulagée d’avoir eu le dessus, je bois ce brouet infâme, pâle copie de la splendeur passée.
La victoire est amère, mais c’est la victoire.

Hélène Zaremba, juillet 2008.

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Publié dans: on 9, 10, 2008 at 6:29 Commentaires (1)
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A la mémoire d’Anna Politkovskaïa

A la mémoire d’Anna Politkovskaïa, pièce écrite et mise en scène par Lars Norén, donnée du 7 au 25 octobre au théâtre Nanterre-Amandiers.

La Russie est un champ de ruines. Des vies brisées errent dans l’espace noir de la scène : des hommes, des femmes, des enfants trop tôt grandis dessinent les contours d’un monde sans espoir et sans avenir. Devant nous, la scène est jonchée de papiers noirs comme autant de témoignages du silence des médias, comme tous les faits sordides que la journaliste assassinée Anna Politkovskaïa ne dénoncera plus. Noirs aussi, les billets qui passent de mains en mains, comme cet argent sale qui corrompt jusqu’aux enfants.

La mise en scène de Lars Norén nous plonge d’emblée dans une misère profonde, une détresse affective et morale : c’est une bordée d’injures qui ouvre la pièce, comme seule réponse possible à cet univers de solitude. Puis, les scènes s’enchaînent, courtes, hachées, entrecoupées de noirs, et qui tendent toutes vers le même but : montrer la réalité crue de la prostitution, de la drogue, dans une société éprouvée par la guerre, sans repères ni valeurs. Les jeux de lumières découpent des tableaux, sculptent le propos. Aucune rédemption n’est possible : même l’Eglise, dont le porche se découpe dans l’épaisseur d’un panneau noir n’est qu’une spectatrice muette et hypocrite, qui ne résout rien, et qui masque d’un simple signe de croix les horreurs du monde.

Et pourtant, malgré la mise en scène pensée comme un tableau de maître, malgré un jeu d’acteurs étonnant, A la mémoire d’Anna Politkovskaïa lasse, agace, irrite. La dénonciation naïve des ravages de la prostitution, le manque d’enjeux, d’évolutions des personnages nous laisse sur notre faim. Certains personnages, tels le responsable des Nations Unies pédophile ou le rescapé d’Auschwitz, sont des caricatures de types humains, et sont là pour bien montrer que tout-le-monde-est-coupable-et-que-personne-ne-fait-rien. Le texte lui-même est trop dense, les acteurs déversent un tombereau d’informations sur la vie de leurs personnages : une enfance forcément sordide, un présent évidemment bouché. Mais cette accumulation, au lieu de nous émouvoir, finit par ne plus être crédible.

On attendrait peut-être de la part de Lars Norén une approche un peu moins didactique et un peu plus réflexive, moins une démonstration qu’une appropriation esthétique. Car enfin on le sait bien, que la prostitution et la drogue sont des fléaux, pourquoi alors insister lourdement, aussi bien par les propos que par les effets de mises en scène, sur la noirceur de la chose ? Pourquoi tirer les larmes en faisant tomber un rideau de pluie au moment le plus tragique ? L’impression d’étouffement et de cycle infernal est au final gâchée par des lourdeurs, un manque cruel de profondeur et de recul sur le sujet.

Hélène Zaremba, 09/10/2008.

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