Le guerrier silencieux – Aguirre chez les Vikings
Quelque part dans des Highlands brumeux et battus par les vents, de terribles compétitions se déroulent. Un homme borgne, muet et invincible livre des combats sans merci pour le compte de son maître. Il ne pipe mot, ne manifeste pas une émotion. Il frappe, cogne, tue.
Un jour, il parvient à se libérer et croise la route d’une bande de guerriers chrétiens partis défendre la Terre Sainte. Le voyage sera long, difficile et entraînera toute la bande vers une mort certaine.
La comparaison avec le film Aguirre la colère de Dieu, est à la fois la force et la faiblesse du Guerrier silencieux. Chaque plan, chaque situation est comme une transposition du film de Werner Herzog dans l’univers des barbares de l’an mil : le même personnage principal énigmatique et illuminé, la même problématique d’aller évangéliser un monde hostile, le poids écrasant de la nature, jusqu’aux mêmes scènes de découvertes des pratiques funéraires de la population locale. On retrouve ici aussi un fleuve tour à tour immobile et capricieux, symbole d’un Styx dont le franchissement équivaut à l’avancée dans les Enfers.
Alors, hommage ou simple réécriture? Parlons plutôt de modernisation dans le traitement du sujet. La folie meurtrière au nom de la religion n’est pas un thème nouveau, et le réalisateur Nicolas Winding Refn choisit de donner une dimension de conte à son film. Comme dans un conte, tout est extrêmement stylisé et codifié : le découpage en six chapitres permet de clairement identifier chaque séquence et la progression du film vers un dénouement tragique que l’on a compris dès le début. La bande-son est extrêmement travaillée et ne nous donne à entendre que ce qui est important d’entendre : qu’importe le clapotis de l’eau ou des les ronflements des hommes : seul compte le roulement lancinant de ce gobelet au fond du bateau, symbole de l’absurdité du voyage et de la soif qui tenaille les guerriers. Les costumes, tout en étant crédibles pour des Vikings, donnent une silhouette contemporaine aux acteurs : un pantalon, une veste de cuir, un chignon, on peut croiser de nos jours des hommes avec cette allure. Il ne s’agit pas ici de faire un film historique, mais bien un conte sur la folie et la mort, thématiques universelles.
Porté par une bande-originale rock indus aussi envoûtante que la musique de Popol Vuh sur Aguirre, Le Guerrier silencieux est une réécriture brutale, violente mais néanmoins fascinante de la course absurde vers la mort annoncée au nom d’un idéal. La performance de Madds Mikkelsen en guerrier muet et impénétrable est impressionnante : on ne saura pas qui est réellement One-Eye, Odin descendu parmi les hommes, qui meurt en même temps que se meurt le monde païen? Un messager des enfers? Peu importe, il est un monde qui disparaît, brutal et méconnu.
Le guerrier silencieux, film anglo-danois de Nicolas Winding Refn, avec Madds Mikkelsen, 2010.
En salles actuellement.
Hélène Zaremba, le 25 mars 2010.