La cagnotte

« Allons! Soyons au jeu! »

La digne société de la Ferté-sous-Jouarre joue depuis vingt ans à la bouillotte. Chaque fois qu’un brelan sort, c’est un sou dans la tirelire. Au bout du compte, cela fait une belle cagnotte, mais comment la dépenser? Après un vote aussi démocratique que juste, c’est décidé : on ira passer la journée à Paris. Chacun y a des affaires à régler et c’est l’occasion de faire bombance et de visiter les beaux monuments de la capitale. Mais rien ne se passe comme prévu et de quiproquos en aventures, les braves bourgeois de la Ferté vont passer une drôle de journée…

« Ah quel voyage, mon Dieu quel voyage! »

Le vaudeville de Labiche est un modèle du genre, où les quiproquos et les sous-entendus s’enchaînent à toute vitesse, pour le plus grand bonheur du spectateur qui se demande bien comment les personnages vont faire pour se sortir des situations dans lesquels ils se sont involontaires fourrés. Car ils sont bien benêts ces notables de province, émerveillés par la capitale dont ils ne connaissent et ne visitent que des clichés. Et ils deviennent des proies faciles pour les serveurs parisiens roués et les commissaires trop zélés. Ainsi, aussi bien parisiens que provinciaux en prennent pour leur grade, tous moqués dans leur manie de singer leur propre milieu social.

Mais malgré une critique sociale assez acide, la comédie de boulevard traîne une réputation de théâtre facile, au comique gras et prévisible. Qu’à cela ne tienne, le metteur en scène Adel Hakim joue le jeu jusqu’au bout et nous offre une version outrée de ce classique. Tout devient burlesque, que ce soit les costumes et le jeu des comédiens que les décors – ah, la lampe de restaurant en forme de jambe de femme! Et l’on s’amuse follement du rythme trépidant de la pièce, de l’ingéniosité des décors, des chansons qui arrivent toujours à propos.

La troupe nous montre une excellente version de la pièce, auto-parodie assumée du théâtre de boulevard, où l’on rit de bon coeur devant ce cabotinage revendiqué et devant cette moquerie du milieu des bourgeois honnêtes.

La cagnotte, d’Eugène Labiche, mis en scène par Adel Hakim. Avec Maryse Aubert, Thierry Barèges, Isabelle Cagnat… Au théâtre Antoine-Vitez à Ivry, jusqu’au 3 décembre.

Hélène Zaremba, le 21 novembre 2008

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Publié dans: on 21, 11, 2008 at 9:17 Commentaires (1)
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Le suicidé

Un suicidé bien bavard.

Le camarade Sémion Sémionovitch Podsékalnikov aimerait bien manger un morceau de saucisson de foie pour caler son petit creux pendant la nuit. Mais a-t-on le droit de prendre du rab de saucisson quand on est chômeur à Moscou en 1930 ? Non manifestement, et pour cela Sémion Sémionovitch va bouder un peu. Mais pour son épouse Macha, son mari se sent coupable, il va se suicider! Alerte ! Sémion Sémionovitch a un pistolet et va se suicider ! Et si finalement son suicide était une occasion en or pour le reste de la société russe de se faire entendre ?

Le suicidé est défini par son auteur, Nicolaï Erman, comme un « vaudeville soviétique », et c’est bien d’un vaudeville dont il s’agit ici, entre situations burlesques et quiproquos qui amènent des catastrophes. Sémion Sémionovitch se retrouve ainsi en héros de la cause de l’intelligensia, des artistes russes, de l’Eglise, des commerçants, bref de toutes les composantes de la société qui aimeraient bien se trouver un martyr, et ce petit homme au chômage fera parfaitement l’affaire. Et c’est là que l’on trouve la composante « soviétique » du vaudeville. La pièce est une critique très ironique du poids de la société soviétique, où les gens vivent les uns sur les autres, entassés dans les appartements communautaires, où tout se sait et où on se retrouve embrigadés dans une situation que l’on ne maîtrise pas. Le rire du vaudeville se transforme alors en rire jaune, et l’on s’amuse d’une situation dramatique : un homme est poussé au suicide sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Dans une mise en scène trépidante, les acteurs courent, s’interrogent, rendent vivants enfin le questionnement sur la société, la mort et l’engagement politique. Le décor remarquablement pensé transforme un lit conjugal en table pour banquet funèbre et une pendule en cercueil. Les personnages-allégories des différentes catégories de la population russe jaillissent de lieux incongrus comme autant de diables cachés dans les affaires de Podsékalnikov, comme s’ils étaient toujours chez lui, à guetter le bon moment pour se manifester et l’entraîner dans la mort pour des idéaux abstraits et absurdes.

Malheureusement, la pièce dure une demi-heure de trop. L’atmosphère délirante qui faisait tout son intérêt retombe brutalement lors de l’ultime coup de théâtre. On assiste alors consternés à une explication de texte qui est censée bien nous faire comprendre le sentiment de Podsékalnikov, qui ne veut pas mourir parce que la vie c’est quand même beaucoup mieux. L’ironie disparaît alors sous une avalanche de poncifs sur la nécessité de vivre. On aurait quand même espéré que l’auteur puisse prendre une certaine distance avec son propos, et fasse confiance à son texte et à son public pour se dispenser de cette justification.

Le suicidé, pièce de Nicolaï Erman, mise en scène par Volodia Serre. Avec Alban Aumard, Olivier Balazuc, Bruno Blairet… Au Théâtre 13, jusqu’au 14 décembre 2008.

Hélène Zaremba, le 11 novembre 2008.

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Publié dans: on 11, 11, 2008 at 5:48 Laisser un commentaire
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A la mémoire d’Anna Politkovskaïa

A la mémoire d’Anna Politkovskaïa, pièce écrite et mise en scène par Lars Norén, donnée du 7 au 25 octobre au théâtre Nanterre-Amandiers.

La Russie est un champ de ruines. Des vies brisées errent dans l’espace noir de la scène : des hommes, des femmes, des enfants trop tôt grandis dessinent les contours d’un monde sans espoir et sans avenir. Devant nous, la scène est jonchée de papiers noirs comme autant de témoignages du silence des médias, comme tous les faits sordides que la journaliste assassinée Anna Politkovskaïa ne dénoncera plus. Noirs aussi, les billets qui passent de mains en mains, comme cet argent sale qui corrompt jusqu’aux enfants.

La mise en scène de Lars Norén nous plonge d’emblée dans une misère profonde, une détresse affective et morale : c’est une bordée d’injures qui ouvre la pièce, comme seule réponse possible à cet univers de solitude. Puis, les scènes s’enchaînent, courtes, hachées, entrecoupées de noirs, et qui tendent toutes vers le même but : montrer la réalité crue de la prostitution, de la drogue, dans une société éprouvée par la guerre, sans repères ni valeurs. Les jeux de lumières découpent des tableaux, sculptent le propos. Aucune rédemption n’est possible : même l’Eglise, dont le porche se découpe dans l’épaisseur d’un panneau noir n’est qu’une spectatrice muette et hypocrite, qui ne résout rien, et qui masque d’un simple signe de croix les horreurs du monde.

Et pourtant, malgré la mise en scène pensée comme un tableau de maître, malgré un jeu d’acteurs étonnant, A la mémoire d’Anna Politkovskaïa lasse, agace, irrite. La dénonciation naïve des ravages de la prostitution, le manque d’enjeux, d’évolutions des personnages nous laisse sur notre faim. Certains personnages, tels le responsable des Nations Unies pédophile ou le rescapé d’Auschwitz, sont des caricatures de types humains, et sont là pour bien montrer que tout-le-monde-est-coupable-et-que-personne-ne-fait-rien. Le texte lui-même est trop dense, les acteurs déversent un tombereau d’informations sur la vie de leurs personnages : une enfance forcément sordide, un présent évidemment bouché. Mais cette accumulation, au lieu de nous émouvoir, finit par ne plus être crédible.

On attendrait peut-être de la part de Lars Norén une approche un peu moins didactique et un peu plus réflexive, moins une démonstration qu’une appropriation esthétique. Car enfin on le sait bien, que la prostitution et la drogue sont des fléaux, pourquoi alors insister lourdement, aussi bien par les propos que par les effets de mises en scène, sur la noirceur de la chose ? Pourquoi tirer les larmes en faisant tomber un rideau de pluie au moment le plus tragique ? L’impression d’étouffement et de cycle infernal est au final gâchée par des lourdeurs, un manque cruel de profondeur et de recul sur le sujet.

Hélène Zaremba, 09/10/2008.

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Publié dans: on 9, 10, 2008 at 5:59 Laisser un commentaire
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